Séminaire, mise en forme graphique du sensible et de complexité :

espaces, jeux d’acteurs et temporalités

Contexte

Le 28 mars 2026, après une intervention de Quentin Lefèvre sur la cartographie sensible, quatre groupes ont travaillé pendant deux heures au Tiers-lieu Le 97 à Besançon. Leur mission : représenter les dynamiques du lieu et du quartier Battant à travers des cartes collectives. Inspirés par la méthode de Quentin Lefèvre, les participants ont dessiné en temps réel pendant les échanges, capturant ainsi les idées et les transformations au fil de la discussion.

1. La porte du 97 : entrée d’un aquarium où tout se transforme

Méthode de recueil des données :

Le groupe, composé de 6 personnes (3 habitués, 1 connaisseuse indirecte, 2 néophytes), a appliqué la méthode de cartographie sensible en temps réel : « Dessinez tous en même temps pendant que Christine parle ». L’idée était de capturer les flux, les transformations et les interactions au fur et à mesure du récit de Christine sur l’histoire du lieu, en s’inspirant des dynamiques de stigmergie.

Construction de la carte sensible le 28 mars 2026 :

Les participants ont dessiné collectivement, en deux étapes :

  • Premier jet : « On a tout noté ce qui nous venait en tête pendant que Christine racontait. »

  • Choix d’un axe : « On a focalisé sur les flux – ce qui entre, ce qui sort, ce qui se transforme. »

Résultats et verbatims :
  • La porte comme seuil :
    • « La porte est devenue le symbole central. Il y a un avant et un après. »
    • « Dehors, les curieux passent, jettent un œil, repartent. Ce sont les “poissons migrateurs” (en vert). »
  • Ceux qui restent :
    • « Ceux qui entrent avec une valise – une intention, parfois latente – deviennent des poissons bleus dans un aquarium. »
    • « Ils se transforment au contact du lieu, des autres. »
  • Les objets en circulation :
    • « On a dessiné tout ce qui circule : le PQ, l’argent, la nourriture, les logiciels… et même les poubelles ! »
  • La ville et les institutions :
    • « La ville, les élus, les services publics… Ils s’approchent, observent, posent des questions. »
    • « Ils ne deviennent pas des poissons, mais un peu sirène. Ils repartent avec de nouvelles questions, et parfois, ils reviennent. »
  • Synthèse graphique :
    • « C’est comme un aquarium. Les gens entrent, se transforment, ressortent. Et parfois, ils reviennent. »
    • « Au début, c’était flou. Puis on a renforcé les liens, précisé les flux. »
    • « On a passé une heure et demi à dessiner ça. Sans intelligence collective préétablie – ça a émergé tout seul. »

Conclusion du groupe :

*Cette carte montre que le 97 est un lieu de transformation : les gens, les idées, les objets y entrent sous une forme et en ressortent changés. La porte n’est pas une frontière, mais un seuil. Ce qui compte, c’est ce qui se passe derrière : les rencontres, les frictions, les créations.

2. Battant : entre ventre et tête 

Méthode de recueil des données :

Le groupe a travaillé à partir des données issues du Diagnostic par le bas (disponible ici), qui avait déjà recueilli les avis des habitants, commerçants, professionnels de santé, institutions et participants aux ateliers. Ces données étaient organisées en deux catégories : « j’aime » et « j’aime pas », spatialisées sur cinq calques distincts.

Construction de la carte sensible le 28 mars 2026 :

Le groupe a superposé ces cinq calques pour en faire une synthèse visuelle, en dessinant en direct pendant les échanges :

  • « On a commencé par identifier les zones où tout le monde s’accorde : les “j’aime” en vert, les “j’aime pas” en rouge. »
  • « On a aussi noté les zones neutres, celles où personne ne s’exprime. »

  • « Puis on a cherché les liens entre ces points, les recoupements, les contradictions. »

Résultats et verbatims :
  • Zones silencieuses :
    • « La frange verte le long du Doubs et les habitations ? Personne n’en parle. »
    • « C’est soit privé, soit inaccessible. »
    • « Les gens ne s’en emparent pas. »
  • Zones de tension et d’attraction :
    • « Tout se concentre sur la rue Battant et la tête du pont. »
    • « C’est là que les attentes et les conflits se cristallisent. »
    • « On a dessiné ça en rouge et en orange : les tensions, mais aussi les potentiels. »
  • Métaphore émergente :
    • « Battant, c’est le ventre du quartier – populaire, vivant. »
    • « La boucle, c’est la tête – le lieu des décisions, des institutions. »
    • « Les ateliers organisés dans le ventre (comme au bar Ousbault) marchent bien. À la MSH, dans la tête, presque personne ne vient. »
  • Observations clés :
    • « En superposant les calques, on a vu que les “j’aime pas” sont toujours proches des “j’aime”. »
    • « Même dans les zones tendues, il y a des points positifs. »
    • « Il faudrait créer des passerelles entre le ventre et la tête. »
    • « Les quais sont sous-exploités. Il y a un potentiel énorme, mais les gens ne s’en emparent pas. »

Conclusion du groupe :

*« Cette carte sensible montre que Battant n’est pas un quartier homogène : il y a des zones invisibles, des tensions, mais aussi des opportunités. La rue Battant et la tête du pont sont des lieux de cristallisation, où tout se joue – les conflits, mais aussi les solutions.

3. Espaces verts : entre consensus et conflits (travail sur les données étudiants L3)

Méthode de recueil des données :

Dans le cadre de leur cours, les étudiants en L3 ont mené une enquête auprès des usagers du quartier Battant en leur posant une question

« Qu’est-ce que vous aimez dans vos espaces verts ? ». Ils ont collecté les réponses en demandant aux enquêtés de placer des points sur une carte pour localiser les espaces appréciés, puis de justifier leur choix. Les réponses ont été classées en quatre catégories :

  • Mobilier et convivialité (bancs, tables, poubelles).
  • Nature et écologie (calme, arbres, biodiversité).
  • Cadre de vie et ambiance.
  • Sécurité, hygiène et accessibilité.
Construction de la carte sensible le 28 mars 2026 :

Le groupe a repris ces données pour construire une carte visuelle en temps réel, en suivant ces étapes :

  • « On a commencé par dessiner ce qui était en vert, c’est-à-dire ce qui produit du consensus. »
  • « Ce qui est en vert, écrit normalement sans pointillés, c’est ce qui plaît aux adultes. »
  • « Ce qui est en rouge, c’est ce qui n’était pas apprécié : insécurité, friches, déchets. »
  • « On a aussi noté les réponses des enfants, avec des symboles différents. »
Résultats et verbatims :
  • Consensus identifiés et dessinés ensemble :
    • « Mobilier et convivialité d’abord : bancs, tables, poubelles. »
    • « Nature et écologie ensuite : calme, arbres. »
    • « Tout le monde était d’accord pour dire qu’il fallait des bancs, des tables, des poubelles, des arbres, du calme. »
  • Conflits mis en image :
    • « La rue de Vigner divise. Pour certains, c’est une friche, c’est moche. Pour d’autres, c’est un fleurissement spontané, c’est beau ! »
    • « Une retraitée trouve ça dégradé. Un père de famille, poétique. »
    • « On a noté tout ça sur la carte au fur et à mesure : ce qui fait consensus (propreté, sécurité) et ce qui clive (friches, déchets). »
  • Interprétation collective :
    • « Notre carte montre deux choses : ce qui fait consensus, et ce qui clive. Les bancs, oui. Les déchets, non. Les friches… ça dépend. »
    • « C’est pas juste une question de goût. C’est une question de sensibilité. Et d’usage. »
    • « Les étudiants ont montré que ça dépend des sensibilités et des usages, et on l’a vu apparaître sous nos yeux. »
    • « On a deux termes qui s’opposent et qui pourtant qualifient la même chose : friche vs fleurissement spontané. »
    • « Ça dépend un peu de la sensibilité de chacun. »

Conclusion du groupe :

« Cette carte sensible révèle que les espaces verts ne sont pas neutres : ils reflètent nos sensibilités, nos usages, nos histoires. Ce qui est “beau” ou “utile” dépend de qui regarde et de ce qu’il en attend. Notre travail aujourd’hui, c’est de montrer ces contrastes pour mieux comprendre comment aménager ces espaces avec les habitants, et non pour eux. La cartographie sensible, c’est un outil pour rendre visibles ces différences et en faire une force.»

4. Conflits d’usage : le jour et la nuit ne font pas bon ménage (données étudiants L3)

Méthode de recueil des données :

Le groupe a travaillé à partir des enquêtes menées par les étudiants en L3, qui avaient interrogé les usagers sur leurs perceptions des conflits d’usage selon les horaires. Les données brutes mettaient en évidence des variations d’ambiance entre le jour et la nuit, la semaine et le week-end, ainsi que des différences selon le type d’usagers (habitants vs passants).

Construction de la carte sensible le 28 mars 2026 :

Les participants ont construit une horloge collective en temps réel, en ajoutant les éléments au fil des discussions :

  • « On a commencé par noter les grands rythmes : matin, midi, soir, nuit. »
  • « Puis on a rempli chaque tranche avec ce qui ressortait des enquêtes. »
  • « On a utilisé des couleurs pour distinguer les lieux et les ambiances : rouge pour les tensions, vert pour les moments conviviaux. »
Résultats et verbatims :
  • Un constat marquant :
    • « 74% des gens disent que l’ambiance change entre le jour et la nuit. »
    • « C’est le chiffre qui nous a frappés. On l’a placé au centre de l’horloge. »
  • Rue Battant, un lieu de tensions :
    • « Le soir, c’est le bruit, la mobilité. Les bus, les vélos, les trottinettes… Il n’y a pas de marquages au sol, ça aide pas pour la cohabitation des mobilités. »
    • « On a dessiné ça en rouge. C’est un axe de passage, un lieu de frictions. »
  • Place Marulaz, une exception :
    • « La nuit, c’est animé, mais sans insécurité. Les gens boivent un verre, discutent. »
    • « On l’a mise en vert. C’est un espace de convivialité, même tard. »
  • Une horloge qui parle :
    • « On a rempli l’horloge ensemble : le matin, c’est calme. Le soir, ça s’anime. La nuit, tout est différent. »
    • « Les étudiants avaient noté que les nuisances sont surtout ressenties par ceux qui ne résident pas dans le quartier. »
    • « Ça s’est vu sur notre dessin : les conflits dépendent de qui vit le quartier, et à quel moment. »
  • Autres observations :
    • « Les livraisons le matin, les bus le soir… Chaque moment a ses propres tensions. »
    • « Les conflits ne sont pas les mêmes selon les lieux. Rue Battant, c’est la mobilité. Place Marulaz, c’est l’animation. »
Conclusion du groupe :

*« Cette horloge sensible montre que les conflits d’usage ne sont pas figés : ils évoluent avec le temps, les lieux, et les personnes. Ce qui est perçu comme une nuisance par les uns peut être une animation pour les autres.

Sources :
  • Travaux des étudiants en L3 (enquêtes et cartes).
  • Synthèses graphiques produites en temps réel pendant l’atelier, selon la méthode de Quentin Lefèvre.
  • Diagnostic par le bas de Battant

Alexandre Moine, Pr. Géographie, Responsable Master AGPS, Président Forum Transfrontalier, Laboratoire ThéMA – UMR 6049 CNRS et Christine Jeudy

Brève de vie au Tiers-lieu le 97 – Jardin du Ravelin, 1 avril 2026