Lorsqu’on parle de personnes vivant à la rue ou en grande précarité, on pense souvent d’abord
aux besoins les plus visibles : manger, dormir, se laver, se soigner, trouver un endroit où se poser.
Ces besoins sont essentiels, et ils prennent logiquement beaucoup de place dans l’accompagnement. Mais derrière cette urgence du quotidien, il existe aussi des dimensions plus intimes, parfois moins visibles : les relations affectives, le rapport au corps, la sexualité, les violences, les ruptures familiales, les enfants, ou encore la place de parent. C’est à partir de cette réalité que nous avons mené un travail de diagnostic dans le cadre de notre formation d’éducateur spécialisé. Ce stage collectif de six semaines s’est déroulé au sein d’un accueil de jour accompagnant des personnes Sans Domicile Stable ou en situation de grande précarité.
La mission confiée portait au départ sur la vie affective et sexuelle à la rue. Cette thématique
pouvait sembler difficile à saisir, car elle touche à l’intime, au consentement, à la prévention, aux
violences, mais aussi aux histoires de vie. Au fil de nos observations, de nos échanges avec les personnes accueillies, les professionnels et les partenaires, une question est revenue de manière forte : celle de la parentalité.
Ce texte revient donc sur notre cheminement : comment une demande institutionnelle autour de la vie affective et sexuelle nous a progressivement amenés à interroger la place de parent chez des personnes en situation de grande précarité.
Une demande institutionnelle comme point de départ
La demande initiale venait de l’institution. Les professionnels faisaient le constat que les personnes accueillies avaient parfois eu peu d’occasions d’être sensibilisées à la vie affective et sexuelle. Ils évoquaient aussi un manque de formation et parfois un sentiment d’impuissance pour aborder ces questions. Cette demande était donc légitime, mais elle était aussi très large. La vie affective et sexuelle peut renvoyer à beaucoup de dimensions : le consentement, la prévention, la sexualité, la contraception, les violences, les relations, l’intimité, mais aussi la parentalité. Très vite, nous avons compris que cette thématique ne pouvait pas être reprise telle quelle sans être confrontée au terrain. Les personnes accueillies n’abordaient pas forcément la vie affective et sexuelle sous l’angle attendu au départ. La sexualité, au sens direct du terme, n’est pas apparue comme leur priorité principale. En revanche, beaucoup parlaient de leurs enfants, de liens rompus, d’enfants placés, d’anciennes relations ou de difficultés à maintenir une place de parent dans un parcours marqué par la rue.
La parentalité est donc devenue pour nous une porte d’entrée concrète dans la vie affective et sexuelle.
Un accueil de jour au cœur de l’urgence sociale
L’accueil de jour dans lequel nous avons réalisé ce stage répond d’abord aux besoins fondamentaux des personnes. Il permet de manger, de se poser, d’accéder à l’hygiène, d’être écouté et d’être orienté vers les partenaires adaptés. Il s’inscrit dans une logique d’accueil inconditionnel et de veille sociale. Les personnes accueillies vivent des situations très différentes : certaines dorment à la rue, d’autres sont hébergées provisoirement dans des dispositifs d’urgence, chez des proches, ou dans des solutions temporaires.
Dans ce contexte, il est difficile de penser la vie affective, sexuelle ou parentale sans tenir compte de l’urgence sociale. Avant de pouvoir travailler un lien parent-enfant, une personne doit parfois d’abord trouver où dormir, se soigner, ouvrir ses droits, manger, se protéger ou gérer des consommations.
Cela ne veut pas dire que la parentalité est secondaire. Au contraire, elle reste très présente. Mais elle est souvent prise dans la survie du quotidien.
Une méthode construite à partir du terrain
Pour comprendre cette situation, nous avons d’abord mené des échanges libres avec les
personnes accueillies. Ce choix était important pour nous. Un questionnaire trop direct sur l’intime aurait pu créer une distance ou donner un aspect trop institutionnel à l’échange. Ces échanges libres nous ont permis de laisser émerger les sujets importants pour les personnes
elles-mêmes. C’est dans ce cadre que les enfants, les placements, les ruptures de lien et la place
de parent sont revenus régulièrement.
Ensuite, nous avons rencontré des professionnels et des partenaires du territoire à partir d’un
guide d’entretien semi-directif. Ce guide nous permettait de garder un cadre commun, tout en
laissant chaque acteur développer son point de vue.
Nous avons également construit un sociogramme, ou graphe d’acteurs, afin de mieux repérer les structures concernées par notre thématique : santé, hébergement, addiction, parentalité,
protection de l’enfance, accompagnement social, lieux ressources, associations. Ce travail nous a permis de mieux comprendre qui intervient, pour quoi, et comment les acteurs peuvent s’articuler autour de situations souvent complexes.
Ce que les entretiens ont fait ressortir
L’analyse croisée des entretiens a fait apparaître plusieurs constats communs. D’abord, la vie affective et sexuelle est bien présente, mais elle apparaît souvent de manière indirecte. Elle surgit à travers les violences, les relations passées, le consentement, les grossesses, les ruptures, les enfants ou les placements. Ensuite, la parentalité revient de façon récurrente. Même lorsque les enfants ne sont pas présents physiquement, ils restent très présents dans les discours. Le problème n’est pas de savoir si les personnes sont encore parents : elles le sont. La difficulté se situe plutôt dans la possibilité d’exercer concrètement cette place de parent, lorsque le quotidien est marqué par la rue, l’instabilité, les addictions, les ruptures ou les placements.
Un autre point fort concerne la peur institutionnelle. Plusieurs échanges ont montré que certaines personnes peuvent craindre le jugement, le signalement ou le placement. Cette peur peut freiner la demande d’aide ou empêcher de parler librement de ses difficultés.
Enfin, le réseau partenarial est riche, mais parfois difficile à lire. De nombreux acteurs existent sur le territoire, mais le “qui fait quoi” n’est pas toujours évident. Cette lisibilité est pourtant essentielle pour orienter les personnes vers le bon interlocuteur au bon moment.
Une parentalité présente, mais fragilisée
Ce diagnostic nous a amenés à mieux comprendre que la parentalité en situation de grande
précarité ne disparaît pas avec la rue. Elle peut être empêchée, fragilisée, mise à distance, mais
elle reste souvent centrale dans l’histoire des personnes. Certaines personnes parlent de leurs enfants avec douleur, culpabilité, colère ou espoir. Pour d’autres, le lien avec l’enfant peut devenir un moteur : retrouver un logement, stabiliser une situation, reprendre contact, ou simplement ne pas abandonner complètement cette place de parent.
La parentalité apparaît donc comme une dimension affective forte, mais difficile à accompagner
lorsqu’elle croise l’urgence sociale, la peur institutionnelle et les ruptures de parcours.
Un réseau riche, mais une coordination à travailler
Ce stage nous a aussi permis de comprendre que l’accueil de jour ne peut pas répondre seul à
toutes les situations. Les besoins des personnes peuvent toucher au logement, à la santé, aux
droits, aux consommations, à la parentalité, à la protection de l’enfance ou encore à la santé
mentale. C’est pourquoi le travail partenarial est essentiel. Il ne s’agit pas seulement de connaître une liste de structures, mais de comprendre comment elles peuvent réellement s’articuler autour des personnes accompagnées. Le diagnostic a montré qu’il existe de nombreux acteurs sur le territoire. Mais cette richesse peut aussi devenir difficile à lire, autant pour les professionnels que pour les personnes concernées. L’enjeu est donc de mieux repérer les missions de chacun, les limites de chaque structure, et les relais possibles selon les situations.
Ce que nous retenons
Nous sommes partis d’une demande institutionnelle autour de la vie affective et sexuelle à la rue. Le terrain nous a progressivement amenés vers la parentalité. Ce déplacement n’a pas été un changement de sujet, mais un approfondissement de la demande initiale. La vie affective et sexuelle ne se réduit pas à la sexualité. Elle touche aussi aux liens, aux ruptures, aux enfants, à la place de parent et à la manière dont chacun peut être reconnu dans son histoire.
Ce diagnostic nous a donc permis de formuler une question centrale : En quoi le travail partenarial permet-il de mieux repérer et accompagner la parentalité des personnes en situation de grande précarité, malgré les ruptures de parcours et la difficulté à aborder la vie affective et sexuelle ?
Ce travail n’apporte pas une réponse définitive. Il ouvre surtout une réflexion : pour accompagner les personnes en situation de rue, il faut tenir ensemble les besoins fondamentaux, la dignité, les liens affectifs, la protection de l’enfant, la confiance et la coordination entre acteurs.
Avant de proposer une action, il faut d’abord comprendre le terrain. C’est l’un des apprentissages principaux de ce stage : observer, écouter, rencontrer les partenaires, repérer les ressources, mais aussi accepter la complexité des situation
Pour aller plus loin:
Support de l'oral concluant notre stage: cliquez ici
L'écrit que nous avons rendu à l'IRTS: cliquez ici
Younes, Pauline, Gaëla, Charlotte.